Séance 2 : Les institutionnalistes, le marché et ses limites
Jérôme Deyris
Introduction
Questionnaire en ligne !
Sur coursenligne, vous avez normalement accès à un petit questionnaire interactif.
Prenez 5min pour y répondre, voir si vous vous souvenez de la séance précédente !
Rappel de la séance précédente
Les bonnes propriétés du marché selon les économistes :
L’incitation (Smith) : La “main invisible” transforme l’intérêt personnel en bénéfice collectif
L’efficience (Walras) : L’équilibre général assure une allocation optimale des ressources (optimum de Pareto)
L’information (Hayek) : Le système de prix agrège et transmet les connaissances dispersées
Marché comme garant de la liberté
Au delà de ces propriétés économiques, le marché est vu par certains économistes comme le garant de la démocratie et des libertés individuelles
“La liberté économique est […] une condition nécessaire de la liberté politique […] En séparant le pouvoir économique du pouvoir politique, le marché permet de limiter le pouvoir de l’État”
Milton Friedman (Capitalisme et liberté, 1962) :
L’extension du marché comme projet
Ces bonnes propriétés économiques (et politiques !) du marché vont servir de justification à l’élargissement du marché
Projet néolibéral / ordo-libéral :
Le but de l’État doit être non pas d’assurer lui-même les besoins…
Mais de créer les conditions de possibilité permettant au marché de le faire
Objectif : Étendre l’univers du marché et de s’assurer de son bon fonctionnement
La critique des institutionnalistes
Les économistes institutionnalistes
critiquent cette vision théorico-déductive et “idéale” des marchés
appellent à voir l’économie telle qu’elle est plutôt que telle qu’on voudrait qu’elle soit
Elle s’oppose donc aux théories vues précédemment qui cherchent des lois universelles et anhistoriques
L’économie institutionnelle
École de pensée assez hétérogène, mais “qui partage la thèse que les institutions comptent dans l’étude de l’économie, voire qu’elles constitutent un objet essentiel de la réflexion” (Chavance, 2009)
Individu social, aux rationalités multiples, encastré dans des institutions
Critère d’évaluation
Efficacité (optimum de Pareto)
Viabilité
Néoclassiques contre institutionnalistes
Dimension
Néoclassiques
Institutionnalistes
Statut des institutions
Exogènes, secondaires (voire ignorées)
Endogènes, constitutives de l’économie
Vision du marché
Mécanisme universel et optimal de coordination
Construction sociale et historique, aux limites multiples
Temporalité
Anhistorique, lois universelles
Historique, contingente
Un brouillage récent
Depuis les années 1980-1990, même les économistes mainstream reconnaissent que les institutions sont importantes
Développement de la Nouvelle Économie Institutionnelle (Coase, Williamson, North…) que l’on verra dans les prochaines séances
Intégration des institutions dans les modèles de croissance et de développement (exemple slide suivante)
Les institutions deviennent une variable explicative centrale, par exemple pour expliquer les différences de développement entre pays
Un exemple : Daron Acemoglu
Daron Acemoglu (Prix Nobel 2024)
Why Nations Fail (2012)
Thèse centrale : Les différences de richesse entre nations s’expliquent principalement par la qualité de leurs institutions politiques et économiques
Institutions inclusives → croissance durable
Institutions extractives → stagnation et pauvreté
Programme de la séance
Grâce aux travaux des premiers économistes institutionnalistes, et aux contributions d’autres sciences sociales, nous verrons trois principales critiques :
1. Les limites des consommateurs
2. Le pouvoir des producteurs
3. Les dangers de l’extension du marché
Ces critiques remettent en cause la capacité du marché à aboutir à une coordination optimale
1. Les limites des consommateurs
La “souveraineté du consommateur”
Concept forgé par William Hutt (1934) : pour formaliser ce qui est alors implicite chez les économistes de son temps
Côté demande :
Les préférences des consommateurs exogènes (fixes, données)
La maximisation d’utilité permet un choix optimal
Ces choix individuels = “votes” qui orientent la production
La “souveraineté du consommateur”
Concept forgé par William Hutt (1934) : pour formaliser ce qui est alors implicite chez les économistes de son temps
Côté offre :
Producteurs s’adaptent à la demande (preneurs de prix)
Concurrence => production à coût minimal (meilleure technologie)
Ressources rares utilisées de façon optimale
La “souveraineté du consommateur”
Concept forgé par William Hutt (1934) : pour formaliser ce qui est alors implicite chez les économistes de son temps
Schématiquement :
graph LR
A["👥 CONSOMMATEURS<br/>Préférences hétérogènes<br/>et souveraines"] -->|"Choix optimaux<br/>= 'votes'"| B["💰 DEMANDE<br/>Signal des préférences<br/>via les prix"]
B -->|Orientation| C["🏭 PRODUCTEURS<br/>S'adaptent à<br/>la demande"]
C -->|Concurrence| D["⚙️ PRODUCTION<br/>EFFICIENTE<br/>Coût minimal"]
D -->|"Allocation<br/>optimale"| E["✨ BIEN-ÊTRE<br/>SOCIAL MAXIMAL<br/>Ressources optimisées"]
style A fill:#e1f5ff
style E fill:#d4edda
Marché comme forme de démocratie
“La libre concurrence fait tout ce qui est nécessaire. Toute production doit se plier à la volonté des consommateurs. Dès l’instant où elle ne se conforme pas aux demandes des consommateurs, elle devient non rentable. Ainsi, la libre concurrence contraint le producteur à obéir à la volonté du consommateur […] De ce point de vue, la société capitaliste est une démocratie où chaque penny représente un bulletin de vote.”
Ludwig von Mises (1936)
La critique des institutionnalistes
Des économistes institutionnalistes comme Veblen, Schumpeter et Galbraith vont critiquer cette vision…
… mais aussi d’autres sciences sociales, notamment la sociologie et la sociologie économique
Nous évoquerons aujourd’hui notamment Bourdieu
L’idée centrale : des consommateurs ni souverains, ni rationnels
Thorstein Veblen (1857-1929)
Économiste américain, fondateur de l’institutionnalisme américain Théorie de la classe de loisir (1899)
Théorie de la classe de loisir (1899)
Contexte : Veblen observe la haute société américaine (Rockefeller, Vanderbilt) à la fin du XIXe siècle.
Une nouvelle élite financière remplace l’aristocratie traditionnelle et doit “prouver” sa valeur.
Elle va le faire par gaspillage ostentatoire, avec des conséquences sur tout le reste de la société
Le gaspillage ostentatoire
Deux manières de signaler son statut :
Loisir ostentatoire = Montrer qu’on peut ne pas travailler.
Le temps doit être gaspillé de manière visible dans des activités improductives (sport, étiquette complexe, études “inutiles”, etc)
Consommation ostentatoire Dans les grandes villes, difficiles de voir si la personne travaille ou non
=> un moyen plus efficace d’afficher sa classe est la consommation de biens coûteux “inutiles” (qui dépasse le simple besoin physique : art, montres de luxe, etc.)
Dans les deux cas, le principe est gaspillage = prestige
Le “ruissellement” des normes
Pourquoi c’est important ?
Car les normes de consommation des riches “ruissellent” vers le reste de la société
Une pyramide de mimétisme : Chaque classe sociale observe celle qui lui est immédiatement supérieure et tente d’en adopter les codes de consommation pour ne pas paraître “déclassée”.
Un processus sans fin: Dès qu’une classe inférieure parvient à imiter un signe de distinction, la classe supérieure l’abandonne pour un nouveau signe plus coûteux.
Cette quête de prestige est donc infinie, non satiable !
Des préférences endogènes
Le consommateur n’est donc pas un individu souverain, mais le produit de normes sociales et de désirs qui lui échappent
La comparaison envieuse : L’individu ne consomme pas pour son plaisir, mais pour ne pas paraître inférieur à ses pairs.
Diffusion d’une norme de décence : Le luxe des élites “ruisselle” (trickle-down), chaque classe cherchant à imiter celle du dessus.
Le gaspillage : Une partie de la consommation doit être manifestement coûteuse (voire inutile) pour remplir sa fonction sociale.
Une loi de l’offre et la demande sens dessus dessous
Veblen montre que pour les produits de consommation ostentatoire, la loi de l’offre et de la demande cesse de fonctionner :
plus le prix augmente, plus le désir augmente !
Des exemples ?
Montres mécaniques, habits de haute couture, objets de collection…
Ces biens sont appelés “biens Veblen”, caractérisés par leur élasticité prix positive : la demande augmente lorsque le prix monte
Résumons les apports de Veblen
Veblen renverse le dogme du consommateur souverain :
Préférences endogènes : Mes choix ne viennent pas de moi, mais du mimétisme et des classes supérieures (forme de “ruissellement” des normes de consommation)
L’utilité est relative : Si tout le monde consomme plus, personne ne se sent mieux (c’est la consommation relative et non absolue qui importe !).
L’inefficacité allocative : Le prix n’est pas toujours un bon mécanisme allocatif (il peut déclencher des réactions opposées à la théorie)
Cette idée que les préférences sont endogènes et sociales vous rappellent elle autre chose ?
Pierre Bourdieu (1930-2002)
Pierre Bourdieu
La Distinction : critique sociale du jugement (1979) Les structures sociales de l’économie (2000)
La construction sociale des goûts…
Le cadre analytique de Veblen est daté et critiquable :
n’explique que le gaspillage ostentatoire de biens Veblen, difficiles à observer / peu nombreux
les dynamiques de mimétisme social sont toutes descendantes (des classes les plus hautes aux plus basses)
Pierre Bourdieu (et d’autres) vont aller beaucoup plus loin :
les préférences individuelles sont socialement construites
la consommation est un mode de distinction pour toutes les classes sociales
… et celle de l’Homo Oeconomicus
La critique sociologique des hypothèses économiques va plus loin !
Dès Travail et travailleurs en Algérie (1963), Bourdieu montre que la rationalité économique capitaliste n’est PAS naturelle
Les paysans algériens “déracinés” n’ont pas l’“esprit de calcul” ou la “prévision” capitaliste
Distinction entre “prévoyance” (traditionnelle, cyclique) et “prévision” (capitaliste, projective)
… et celle de l’Homo Oeconomicus
La rationalité maximisatrice est un construit social situé (et non universel)
Un habitus spécifique : L’esprit de calcul est une compétence apprise (famille, école). Ce n’est pas l’économie qui est humaine, c’est l’humain qui a été “économisé” par l’histoire.
L’illusion de l’universalité : La théorie néoclassique universalise par erreur le cas particulier de l’agent économique moderne et bourgeois.
Les structures sociales de l’économie (2000)
“Le mythe de l’homo œconomicus et de la Rational Action Theory [sont des] formes paradigmatiques de l’illusion scolastique qui portent le savant à mettre sa pensée pensante dans la tête des agents agissants et à placer au principe de leurs pratiques, c’est-à-dire dans leur ‘conscience’, ses propres représentations […] ou, au pire, les modèles qu’il a dû construire pour rendre raison de leurs pratiques”
Bourdieu (2000) Les structures sociales de l’économie
La rationalité limité
Bien sûr, Bourdieu (et la sociologie) n’est pas le seul à critiquer l’hypothèse d’individus parfaitement rationnels et calculateurs
Nous verrons notamment le concept de rationalité limité (bounded rationality) introduit par Herbert Simon
Et poursuivi par les rapprochements récents entre économie et psychologie (biais cognitifs, heuristiques, nudges, etc.)
Mais ce sera dans une prochaine séance ! Pour l’heure, résumons :
Résumé de la première critique
Les consommateurs ont des limites : ils ne sont pas parfaitement souverains et calculateurs
Des préférences endogènes : La théorie économique traite les préférences comme des données, alors qu’elles sont endogènes, socialement construites et malléables
Une rationalité limitée : Le calcul économique et la projection dans le futur sont socialement construits et la rationalité est imparfaite
=> Les consommateurs ne peuvent pas communiquer au marché des demandes “optimales” et “objectives” permettant la maximisation du bien être !
2. Des producteurs trop puissants
Le marché au service des consommateurs ?
Le marché suppose la rencontre d’une offre et d’une demande.
On a pour l’instant critiqué uniquement le côté demande qui supposait que
Les consommateurs sont rationnels et souverains : leurs préférences sont exogènes, fixes et absolues et les individus savent parfaitement maximiser leur utilité
Le marché au service des consommateurs ?
On va maintenant remettre en question les hypothèses posées côté offre, selon lesquelles :
Les producteurs sont passifs : de simples exécutants qui s’ajustent aux signaux prix et obéissent aux fluctuations de la demande
Les institutionnalistes vont avancer qu’au contraire, les firmes sont suffisament puissantes pour imposer leurs intérêts
Le pouvoir des firmes
Dans la réalité, il n’y a pas d’atomicité du côté de l’offre :
Loin d’être des preneurs de prix passifs, les producteurs peuvent être des entreprises très puissantes
Ce pouvoir de marché leur permet non seulement de fixer les prix, mais aussi d’influencer les désirs
Cette idée va être défendue par deux institutionnalistes : Schumpeter et Galbraith
Joseph Schumpeter (1883-1950)
Économiste austro-américain Capitalisme, Socialisme et Démocratie (1942)
Schumpeter : au-delà de l’innovation
Connu pour :
Sa théorie de la “destruction créatrice” et de l’innovation entrepreneuriale
Vision dynamique du capitalisme (contrairement à l’équilibre néoclassique)
Mais il est aussi un critique du marché idéalisé :
Observe l’essor de la publicité de masse dans l’entre-deux-guerres
Compare les mécanismes du marché à ceux de la démocratie politique
Conclusion : dans les deux cas, les masses sont manipulables
Les préférences comme “produit”
“Les consommateurs se prêtent si docilement aux influences de la publicité et d’autres méthodes de persuasion que les producteurs paraissent fréquemment dicter leurs volontés à leurs clients, plutôt que de se laisser diriger par eux.”
Schumpeter (1942) Capitalisme, socialisme et démocratie
Il va plus loin que Veblen :
Non seulement les préférences ne sont pas exogènes, “polluées” par des logiques extra-économiques, mais elles sont malléables
La publicité (des entreprises) et la propagande (des politiques) peuvent exploiter cette faiblesse
Publicité et propagande
Dans le modèle néoclassique :
Publicité = information neutre
Propagande = manipulation (exception)
Chez Schumpeter :
Publicité ET propagande = persuasion, manipulation
Ce sont des phénomènes constitutifs du marché (et de la démocratie)
Cette idée que la publicité va être un instrument de pouvoir efficace pour les entreprises est approfondie par John Kenneth Galbraith
John Kenneth Galbraith (1908-2006)
Économiste institutionnaliste américano-canadien Le Nouvel État industriel (1967) La science économique et l’intérêt général (1973)
Galbraith : un économiste engagé
Contexte historique :
Observe l’Amérique des années 1950-1960 et l’essor des grandes corporations
Conseiller économique de plusieurs présidents démocrates (Roosevelt, Kennedy, Johnson)
Sa thèse centrale :
Les grandes entreprises modernes ont bouleversé le fonctionnement du marché
Elles ne répondent plus à la demande, elles la créent
La souveraineté du consommateur
Préférences des consommateurs (données, exogènes)
↓
Demande exprimée
↓
Les producteurs s’ajustent passivement
↓
Production de biens
= SOUVERAINETÉ DU CONSOMMATEUR
La “technostructure”
L’initiative de décider ce qui devra être produit n’appartient pas au consommateur souverain, lançant par la voie du marché les instructions qui soumettent en dernier ressort les mécanismes économiques à sa volonté. Elle émane plutôt de la grande organisation productrice qui tend à contrôler les marchés qu’elle est supposée servir et, à travers eux, à assujettir le consommateur aux besoins qui sont les siens.
Galbraith (1967) Le Nouvel État Industriel
Le pouvoir de la technostructure
La “technostructure” :
Managers, ingénieurs, experts qui dirigent les grandes entreprises
Planification à long terme, investissements massifs en R&D
Besoin de contrôler la demande pour sécuriser leurs investissements
Leur objectif :
n’est pas de répondre au mieux aux attentes des consommateurs (ni même de maximiser le profit !)
… mais de stabiliser l’entreprise (et leur position dans cette dernière)
Concentration industrielle : Quelques grandes entreprises dominent
Automobile : Ford, GM, Volkswagen
Tech : GAFAM ; Magnificent Seven
Luxe : LVMH ; Hermès
Pouvoir de marché significatif
Capacité à influencer les prix
Contrôle de l’offre
Pourquoi ce pessimisme ? (2/3)
2. La différenciation des produits
Les entreprises ne se font PAS concurrence sur les prix
Elles créent des produits différenciés, des “marques”
Les consommateurs choisissent une identité, une appartenance
Exemples :
Coca-Cola vs Pepsi (produits quasi-identiques)
Apple vs Samsung (tribal loyalty)
Nike vs Adidas (lifestyle brands)
Pourquoi ce pessimisme ? (3/3)
3. La publicité : persuader, pas informer
“On ne peut plus soutenir que le consommateur est souverain quand le producteur dispose du pouvoir de façonner les préférences du consommateur par la publicité et le marketing”
Galbraith (1967)
Elle crée des besoins artificiels :
Essor de dépenses publicitaires massives (milliards de dollars)
Association des produits à des émotions, création de désir
Des besoins fabriqués ?
Les institutionnalistes Veblen, Schumpeter et Galbraith se rejoignent dans la critique de la vision d’un consommateur souverain
Cette remise en question interroge la capacité du marché à répondre à des besoins qui seraient naturels, objectifs et calculables
Ces analyses sont aujourd’hui réinvesties dans une critique écologique
Résumé de la deuxième critique
Schumpeter et Galbraith soulignent que les producteurs ont du pouvoir. Ils ne sont pas de simples exécutants passifs
Concentration industrielle : Quelques grandes entreprises dominent les marchés (≠ atomicité)
La technostructure : Les dirigeants cherchent à stabiliser leur environnement et à contrôler les consommateurs pour sécuriser leurs investissements
Création de la demande : Par la publicité et le marketing, les firmes façonnent les préférences plutôt que d’y répondre
⇒ Renversement de la filière : SOUVERAINETÉ DU PRODUCTEUR
3. La dangereuse extension du marché
L’inefficacité de la coordination marchande
Les institutionnalistes ont souligné les limites du marché dans le monde réel :
Individus non rationnels et dont les préférences sont endogènes
Firmes puissantes capables d’imposer leur production aux consommateurs
⇒ Libre jeu marchand est donc loin d’être idéal…
Une réponse néoclassique
Ces critiques ont conduit les néoclassiques à enrichir leurs modèles, permettant des raffinements théoriques importants :
Économie comportementale : rationalité limitée ; biais cognitifs
Économie industrielle : concurrence monopolistique ; différenciation des produits
Économie du bien-être : biens publics ; internalisation des externalités
Pour autant, l’idéal du marché dans lequel la coordination est optimale demeure la norme, le benchmark à restaurer
Une critique radicale
L’idée demeure chez la plupart des économistes que le marché est un mode de coordination efficace (voir optimal) dont il faudrait simplement résoudre les défaillances ponctuelles par l’action publique
Pour certains, comme l’historien et anthropologue hongrois Karl Polanyi, une telle confiance dans les mécanismes marchands est non seulement utopique, mais dangereuse
Sa critique va au-delà des “imperfections” : le marché autorégulateur est structurellement impossible et socialement destructeur
Karl Polanyi (1886-1964)
Historien et anthropologue hongrois La Grande Transformation (1944)
Le contexte de La Grande Transformation
Un parcours marqué par l’histoire :
Hongrois, fuit le fascisme en 1933 (Autriche puis Angleterre)
Témoin de la crise de 1929 et de la montée des totalitarismes
Écrit La Grande Transformation en 1944, en pleine 2nde Guerre mondiale
Sa question centrale :
Comment en est-on arrivé là ? Comment expliquer les catastrophes du XXe siècle ?
Sa réponse : l’utopie du marché autorégulateur au XIXe siècle
La thèse du livre
Le marché n’est pas naturel, c’est une construction politique violente
Il repose historiquement sur le démantellement volontaire des institutions sociales pour imposer la logique marchande
Tenter de créer un marché totalement autorégulateur conduit à la destruction de la société
La société réagit toujours pour se protéger : c’est le “double mouvement”
“L’idée d’un marché autorégulateur impliquait une utopie totale. Une telle institution ne pouvait exister de façon suivie sans anéantir la substance humaine et naturelle de la société ; elle aurait détruit physiquement l’homme et transformé son milieu en désert.”
Polanyi (1944)
Quatre arguments clés
1. Le marché (généralisé) n’est PAS naturel ou spontané
C’est une construction politique et sociale
Il a nécessité une intervention massive de l’État
≠ vision de Hayek (ordre spontané)
2. Historiquement : l’économie était “encastré”
Dans les sociétés pré-capitalistes, l’économie était intégrée aux relations sociales
Réciprocité, redistribution, économie domestique
Quatre arguments clés
3. Le “désencastrement” est un projet politique (XVIIIe-XIXe)
Tentative de créer un marché autorégulateur
Séparer l’économie de la société
4. Il provoque une réaction sociale (le contre mouvement)
La société se défend contre les effets destructeurs du marché
Réactions démocratiques (socialisme, État social) ou autoritaires (fascisme)
Les “marchandises fictives”
Concrètement, qu’est-ce qui pose
problème dans l’extension du marché ?
Pour Polanyi, le problème vient de ce qu’il appelle les “marchandises fictives”
Les “marchandises fictives”
Ce sont des éléments essentiels au marché qui ne sont PAS produits pour la vente, mais sont traitées comme des marchandises par le capitalisme :
3 marchandises fictives : le travail, la terre et la monnaie
“Le travail, la terre et la monnaie sont des éléments essentiels de l’industrie […] Mais aucun d’eux n’est produit pour la vente. La description du travail, de la terre et de la monnaie comme marchandises est entièrement fictive.”
Polanyi (1944)
Le travail : une marchandise fictive
Les humains ne sont PAS produits pour être vendus
Polanyi (1944) :
“Permettre au mécanisme de marché de décider du sort des êtres humains et de leur milieu naturel […] aboutirait à détruire la société”
Conséquences historiques au XIXe siècle :
Misère ouvrière, journées de 14-16h
Travail des enfants
Conditions dangereuses
La terre : une marchandise fictive
La nature n’est PAS produite pour être vendue
Elle préexiste au marché
Traiter la terre comme une marchandise = destruction environnementale
Exemples :
Déforestation, épuisement des sols
Pollution, extractivisme
Changement climatique
La monnaie : une marchandise fictive
La monnaie est une création institutionnelle (État, banque centrale)
Ce n’est pas un bien ordinaire produit pour l’échange
Elle est créée par décision politique pour faciliter les transactions
Mais le capitalisme la traite comme une marchandise :
La monnaie s’achète et se vend (marché des changes, spéculation)
Elle devient un actif financier : on peut la stocker, la prêter, spéculer sur sa valeur
Son prix (taux d’intérêt, taux de change) fluctue selon l’offre et la demande
Endettement excessif : crises de la dette (subprimes 2008)
Volatilité des changes : crises monétaires (crise asiatique 1997)
➜ Conclusion générale de Polanyi : Le marché ne peut fonctionner qu’avec des institutions qui l’encadrent
Le “double mouvement”
Le mécanisme historique selon Polanyi :
1 : Extension du marché, marchandisation
XVIIIe-XIXe siècle : Révolution industrielle
Tentative de créer un marché autorégulateur
Marchandisation du travail, de la terre, de la monnaie
Libéralisme économique
2 : Protection sociale, réaction
La société se protège contre les effets destructeurs
Mouvement ouvrier, syndicats
Législation sociale, État-providence
Régulation, encadrement du marché
Exemple historique : Les Enclosures
Angleterre, XVIIIe-XIXe siècle :
Privatisation des terres communes (common lands)
Paysans expulsés → deviennent ouvriers
Lois sur les pauvres : forcer au travail salarié
“Les enclosures ont été qualifiées à juste titre de révolution des riches contre les pauvres. Les seigneurs et les nobles […] renversaient l’ordre social et brisaient les lois et coutumes, parfois par la violence”
Polanyi (1944)
Résumons les apports de Polanyi
Le marché autorégulateur est une impossibilité
Il ne peut exister sans détruire la société
Toute tentative conduit à des réactions protectrices
Le marché est toujours “encastré”
Il fonctionne grâce à des institutions
Ces institutions ne sont pas des “imperfections” mais des conditions de possibilité
C’est un espace de rapports de pouvoir où les grandes organisations façonnent les préférences
La régulation est nécessaire et constitutive, pas une simple “correction” de défaillances
Les institutions ne sont pas des imperfections, mais des conditions de possibilité du marché
Transition vers la séance 3
Ronald Coase (1937) : “The Nature of the Firm”
Une autre limite du marché est qu’il implique des coûts de transaction
Ces coûts de recours au marché vont permettre d’expliquer
pourquoi il existence des firmes
la taille de ces dernières :
Faibles coûts de transaction = recours au marché et externalisations
Hauts coûts de transaction = recours à la hiérarchie, internalisation
Références principales
Chavance, B. (2007). L’économie institutionnelle. La Découverte, collection “Repères”.
Veblen, T. (1899). Théorie de la classe de loisir. Traduction française, Gallimard.
Schumpeter, J.A. (1942). Capitalisme, Socialisme et Démocratie. Traduction française, Payot.
Galbraith, J.K. (1967). Le Nouvel État industriel. Traduction française, Gallimard.
Galbraith, J.K. (1973). La science économique et l’intérêt général. Traduction française, Gallimard.
Polanyi, K. (1944). La Grande Transformation. Traduction française, Gallimard.
Pour aller plus loin
Acemoglu, D. & Robinson, J.A. (2012). Why Nations Fail: The Origins of Power, Prosperity, and Poverty. Crown Business.
Carbonnier, C. (2022). Toujours moins ! L’obsession du coût du travail ou l’impasse stratégique du capitalisme français. La Découverte
Card, D. & Krueger, A.B. (1994). “Minimum Wages and Employment: A Case Study of the Fast-Food Industry in New Jersey and Pennsylvania”, American Economic Review, 84(4), 772-793.
Chirat, A. (2022). “Démocratie de la demande versus démocratie de l’offre”, Œconomia, 12(1), 55-91.
Fama, E.F. (1970). “Efficient Capital Markets: A Review of Theory and Empirical Work”, Journal of Finance, 25(2), 383-417.
Keynes, J.M. (1936). Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie. Traduction française, Payot, [1942].
Minsky, H.P. (1986). Stabilizing an Unstable Economy. Yale University Press.
Keucheyan, R. (2019). Les besoins artificiels. Comment sortir du consumérisme. Zones / La Découverte.