Séance 1 : Les bonnes propriétés du marché
Jérôme Deyris (mail : deyrisj@parisnanterre.fr)
Parcours : Licence, Master, Doctorat à Nanterre
Actuellement : Chercheur post-doctoral à Sciences Po ;
Je travaille sur les banques centrales
Approche d’économie politique : économie comme science sociale, en lien avec la science politique, sociologie, histoire…
Vous êtes (j’espère) trop nombreux pour un tour d’amphi ! Mais par mains levées :
Avez-vous tous eu le cours d’histoire de la pensée économique ?
Comprendre ce qui permet la coordination de la production et l’échange de milliards de biens et services
On distinguera notamment :
D’un côté, le marché et le mécanisme des prix, avec une coordination décentralisée, impersonnelle
De l’autre, l’organisation et le pouvoir de la hiérarchie, avec une coordination centralisée, directe
Entre les deux, une pluralité de formes de coordination dans des organisations très diverses
1. Perspective théorique : Comprendre les propriétés théoriques de chaque mode de coordination:
2. Perspective empirique : Examiner leurs réalités concrètes et historiques.
Partie 1 : Le marché et la firme
Partie 2 : À l’intérieur des organisations
Des questions ?
Commençons par quelques questions ouvertes ! Selon vous :
Quels économistes ont ils fait du marché une catégorie d’analyse centrale ?
Pourquoi ? Avec quels concepts ?
Aujourd’hui, on verra notamment :
Pouvez-vous nommer l’école de pensée à laquelle on rattache habituellement chacun de ces penseurs ?
Philosophe moral et économiste écossais
Théorie des sentiments moraux (1759)
Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776)
Pourquoi certaines nations sont-elles plus riches que d’autres ?
Pour Smith, la véritable raison est la division du travail.
“Les plus grandes améliorations dans la puissance productive du travail, et la plus grande partie de l’habileté, de l’adresse et de l’intelligence avec laquelle il est dirigé ou appliqué, sont dues, à ce qu’il semble, à la division du travail.”
La Richesse des Nations, Livre I, Chapitre I
Cette dernière provient selon Smith d’un penchant naturel à l’échange de l’Homme :
“Cette division du travail, de laquelle découlent tant d’avantages, ne doit pas être regardée dans son origine comme l’effet d’une sagesse humaine […] elle est la conséquence nécessaire, quoi que lente et graduelle, d’un certain penchant naturel […] qui les porte à trafiquer, à faire des trocs et des échanges d’une chose pour une autre.”
La Richesse des Nations, Livre I, Chapitre I
Pour comprendre comment cette propension à l’échange crée les conditions d’une plus grande richesse,revenons un peu en arrière :
Dans sa Théorie des sentiments moraux (1759), Smith décrit l’homme comme étant par nature :
Ces traits de caractères le poussent à l’échange et au commerce
Cette propension à échanger et à commercer :
Le marché = un lien social qui pacifie les relations humaines en substituant l’échange à la violence
Cette propension à échanger et à commercer permet la division du travail…
“Par exemple, dans une tribu de chasseurs ou de bergers, un individu fait des arcs et des flèches avec plus de célérité et d’adresse qu’un autre. Il troquera fréquemment ces objets avec ses compagnons contre du bétail ou du gibier, et il ne tarde pas à s’apercevoir que, par ce moyen, il pourra se procurer plus de bétail et de gibier que s’il allait lui-même à la chasse.”
La Richesse des Nations, Livre I, Chapitre I
La division du travail va permettre de produire plus, grâce à trois phénomènes cumulatifs :
“Prenons un exemple dans une manufacture de la plus petite importance, mais où la division du travail s’est fait souvent remarquer : une manufacture d’épingles. Un homme qui ne serait pas façonné à ce genre d’ouvrage […] pourrait peut-être à peine faire une épingle dans toute sa journée, et certainement il n’en ferait pas une vingtaine.”
La Richesse des Nations, Livre I, Chapitre I
“Mais de la manière dont cette industrie est maintenant conduite […] l’important travail de faire une épingle est divisé en dix-huit opérations distinctes […] J’ai vu une petite manufacture de ce genre qui n’employait que dix ouvriers […] ils venaient à bout de faire entre eux environ douze livres d’épingles par jour : or, chaque livre contient au-delà de quatre mille épingles de taille moyenne. Ainsi ces dix ouvriers pouvaient faire entre eux plus de quarante-huit mille épingles par jour.”
La Richesse des Nations, Livre I, Chapitre I
Ainsi, le marché et l’échange permettent aux individus de se diviser le travail, ce qui permet d’accroître la richesse produite
Mais ce choix est risqué pour les individus :
-> En me spécialisant, je me mets à la merci des autres pour obtenir les autres biens nécessaires à ma survie !
Que se passerait-t’il si les présupposés anthropologique de Smith étaient faux ?
-> Les forces du marché disciplineraient les comportements !
Si chacun cherche la maximisation de son propre intérêt…
Si chacun cherche la maximisation de son propre intérêt…
“Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger, que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n’est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c’est toujours de leur avantage.”
La Richesse des Nations, Livre I, Chapitre II
“À la vérité, son intention, en général n’est pas de servir l’intérêt public, et il ne sait même pas jusqu’à quel point il peut être utile à la société […] Il ne pense qu’à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d’autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions.”
La Richesse des Nations, Livre IV, Chapitre II
=> Le marché permet d’aligner les intérêts individuels vers un plus grand bien-être collectif
Attention cependant : Smith n’est néanmoins pas un admirateur béat du marché et du “laisser faire”
Bonus : BD EconomiX sur coursenligne
Économiste français, fondateur de l’école de Lausanne
Éléments d’économie politique pure (1874)
Distinction importante chez Walras :
Économie pure : Construction théorique d’un modèle de concurrence parfaite
Permet de démontrer les propriétés d’efficacité du marché
Économie politique et sociale : Prend en compte les imperfections réelles
Walras y tempère ses conclusions et envisage l’intervention de l’État
Ici, nous étudions l’économie pure : le modèle idéal du marché
Avant Walras, l’économie est avant tout verbale (Smith, Ricardo), ou partiellement formalisée (Cournot).
Walras va formaliser les intuitions de Smith, et leur donner une démonstration rigoureuse, sur la base d’hypothèses restrictives bien définies
Walras va ainsi créer la “cathédrale néoclassique” de l’équilibre général.
Dans ce modèle :
Le tout ne fonctionne que sous des hypothèses restrictives :
Pour Walras, l’agent est un calculateur abstrait (Homo Œconomicus)
➜ Le marché est une agrégation de calculs mathématiques individuels.
Les prix sont tous déterminés en même temps :
➜ C’est une coordination centralisée par le prix pour obtenir un résultat décentralisé.
Premier résultat théorique :
Dans l’équilibre walrasien, chaque facteur de production (capital, travail) est rémunéré à sa productivité marginale
Chacun reçoit exactement ce qu’il contribue à la production
Implication en termes d’équité :
Deuxième résultat théorique :
En termes techniques : Le surplus total (surplus consommateurs + surplus producteurs) est maximisé
Troisième résultat :
Autrement dit :
➜ C’est la formalisation rigoureuse de l’idée smithienne de la « main invisible »
Démonstration mathématique rigoureuse par Kenneth Arrow et Gérard Debreu :
Théorème d’existence : Sous certaines conditions, un équilibre général concurrentiel existe
Premier théorème du bien-être : Tout équilibre concurrentiel est un optimum de Pareto
Deuxième théorème du bien-être : Tout optimum de Pareto peut être atteint par un équilibre concurrentiel (moyennant des transferts redistributifs)
➜ Prix “Nobel” d’économie 1972 (Arrow) et 1983 (Debreu)
Le modèle de l’équilibre général prouve l’efficacité du marché, mais pose un problème de taille :
➜ C’est ici qu’intervient Friedrich Hayek : pour lui, l’information n’est jamais centralisable. Le marché est crucial en ce qu’il est un système de communication.
Économiste et philosophe austro-britannique
The Road to Serfdom (1944)
The Use of Knowledge in Society (1945)
Pour Hayek, le problème central de l’économie n’est pas la simple allocation optimale de ressources, mais comment utiliser au mieux des connaissances dispersées parmi des millions d’individus.
Cette connaissance est souvent tacite, impossible à centraliser
“Le caractère particulier du problème d’un ordre économique rationnel est déterminé précisément par le fait que la connaissance des circonstances dont nous devons faire usage n’existe jamais sous une forme concentrée ou intégrée, mais uniquement sous la forme d’éléments dispersés d’une connaissance incomplète et fréquemment contradictoire que possèdent tous les individus séparés.”
Hayek, “The Use of Knowledge in Society” (1945)
Pour Hayek, c’est le système des prix (libres et non faussés) qui va résoudre ce problème de la séparation :
“Le système de prix est un mécanisme pour communiquer l’information […] Le plus remarquable est qu’en transmettant seulement l’information la plus essentielle et seulement à ceux qui sont concernés, il permet de coordonner les actions séparées de différentes personnes.”
Hayek, “The Use of Knowledge in Society” (1945)
Les prix agrègent et transmettent l’information dispersée dans l’économie
Supposons qu’une nouvelle utilisation de l’étain soit découverte (plus de demande), ou qu’une source d’approvisionnement soit tarie (moins d’offre):
Sans que personne n’ait besoin de connaître la cause, le système de prix coordonne les actions de millions d’agents sans planification centrale
Ingrédients nécessaires pour produire un simple crayon :
Nécessite la coordination de milliers de producteurs uniquement par le marché !
Pour Hayek, le marché est donc avant tout un processus de découverte, qui par l’aggrégation d’actions individuelles :
. . . Contrairement à Walras, c’est surtout hors de l’équilibre que le marché et les prix sont les plus utiles !
Le marché n’est pas qu’un lieu d’échange, c’est un mécanisme de coordination qui remplit trois fonctions majeures :
L’incitation (Smith) : Il transforme l’intérêt personnel en bénéfice collectif. La “main invisible” discipline les comportements et pousse à la division du travail, source de richesse.
L’efficience (Walras) : Il permet d’allouer les ressources là où elles sont le plus utiles. À l’équilibre, aucun gaspillage n’est possible (Optimum de Pareto) et chacun est rémunéré selon sa contribution.
L’information (Hayek) : Il résout le problème de l’ignorance. Le système de prix est un système de communications qui agrège des millions de connaissances locales et tacites et permet la coordination malgré la décentralisation de la production
Le modèle de marché parfait est une construction théorique. Dans la réalité, nombreuses limites :
Le modèle de marché parfait est une construction théorique. Dans la réalité, nombreuses limites :
Ce sera pour le prochain chapitre !
Smith, A. (1776). Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations. Traduction française, Gallimard.
Smith, A. (1759). Théorie des sentiments moraux. Traduction française, PUF.
Walras, L. (1874). Éléments d’économie politique pure. Lausanne: Corbaz.
Hayek, F.A. (1944). The Road to Serfdom. London: Routledge.
Hayek, F.A. (1945). “The Use of Knowledge in Society”, American Economic Review, 35(4), 519-530.
Friedman, M. (1980). Free to Choose. New York: Harcourt Brace Jovanovich.
Arrow, K.J. & Debreu, G. (1954). “Existence of an Equilibrium for a Competitive Economy”, Econometrica, 22(3), 265-290.
Marchés, Organisations & Institutions - Séance 1